Elections municipales et vote syndical, Yves Rocher et devoir de vigilance, licenciement et accident de trajet, AGS… 3 minutes de social
L'actualité sociale et juridique de mars 2026 a été riche en enseignements. Entre comportements électoraux des syndiqués, condamnations inédites en matière de devoir de vigilance, précisions jurisprudentielles sur le calcul des indemnités de licenciement et alerte de la Cour des comptes sur l'AGS, ce panorama fait le point sur les sujets essentiels à connaître.
- Les sympathisants des syndicats de salariés ont majoritairement voté à gauche au premier tour des municipales (44 % des voix), devant la droite (26 %), le centre (14 %) et l'extrême-droite (6 %).
- Les sympathisants des syndicats patronaux ont privilégié la droite (52 %), suivie de l'extrême-droite (14 %, en nette progression depuis 2020).
- Le vote d'extrême-droite progresse chez certains syndiqués : 15 % chez FO, 14 % à la FSU, et un passage de 2 à 6 % en six ans à la CFDT.
- Le 12 mars 2026, la maison mère du groupe Yves Rocher a été condamnée à verser 48 000 € à six anciens salariés et 40 000 € à un syndicat turc pour manquement au devoir de vigilance (atteinte à la liberté syndicale dans sa filiale turque).
- La loi française sur le devoir de vigilance (2017) s'applique malgré un dommage survenu à l'étranger, grâce à l'article 16 du règlement Rome II qui écarte la loi turque.
- Pour la première fois, la responsabilité civile d'une société mère est retenue avec indemnisation concrète des victimes, et non plus une simple obligation d'améliorer le plan de vigilance.
- Le devoir de vigilance n'est désormais plus seulement préventif : il peut entraîner des condamnations concrètes, avec un risque juridique et réputationnel accru pour les entreprises.
- Dans un arrêt du 11 mars 2026, la Cour de cassation a jugé que la période de suspension du contrat liée à un accident de trajet n'est pas prise en compte dans le calcul de l'ancienneté, ni pour le droit à l'indemnité légale de licenciement ni pour son montant.
- Cette décision doit toutefois s'analyser au regard des dispositions conventionnelles applicables, qui peuvent être plus favorables au salarié.
- En 2025, 250 000 salariés ont bénéficié de l'AGS. La Cour des comptes (rapport du 17 mars) alerte sur la forte hausse des charges depuis 2023 et recommande d'encadrer le niveau de couverture pour préserver l'équilibre financier du régime.
Comportement électoral des syndiqués : la gauche en tête chez les salariés, la droite chez le patronat
Comment les adhérents et sympathisants syndicaux se sont-ils comportés lors du premier tour des élections municipales ? Un sondage publié le 16 mars par Lamy Liaisons, en partenariat avec Toluna Harris Interactive, apporte des réponses éclairantes.
Sans grande surprise, les Français se déclarant proches d'un syndicat de salariés ont majoritairement voté pour des listes de gauche. Au total, 44 % de leurs voix se sont portées sur ce bloc, qui inclut notamment la France Insoumise. Ce résultat devance nettement les listes de droite (26 %), suivies du centre (14 %) et de l'extrême-droite (6 %).
Du côté des sympathisants des syndicats patronaux, la tendance est inversée. Leurs votes s'orientent majoritairement vers la droite (52 %) et, dans une moindre mesure, vers l'extrême-droite, qui atteint 14 %, soit un niveau en nette progression par rapport aux municipales de 2020.
La progression du vote d'extrême-droite chez certains sympathisants syndicaux
Un autre enseignement marquant de ce sondage réside dans la progression du vote d'extrême-droite au sein de certaines familles syndicales. Ainsi :
- Parmi les proches de FO, 15 % ont voté pour l'extrême-droite ;
- Chez les sympathisants de la FSU, ce chiffre atteint 14 % ;
- Chez les sympathisants de la CFDT, la proportion est passée de 2 à 6 % en six ans.
Devoir de vigilance : une condamnation inédite pour le groupe Yves Rocher
Pour la deuxième fois, après l'affaire des travailleurs faux indépendants de La Poste, une entreprise française a été condamnée par le tribunal judiciaire de Paris pour manquement à son devoir de vigilance envers sa filiale étrangère.
Le 12 mars 2026, la maison mère du groupe Yves Rocher a été condamnée à verser 48 000 euros à six anciens salariés et 40 000 euros à un syndicat turc, pour manquement au devoir de vigilance en raison d'atteinte à la liberté syndicale.
L'affaire remonte à 2018, lorsque des salariés d'une usine en Turquie ont été licenciés après avoir adhéré à un syndicat. Plusieurs d'entre eux ont saisi la justice française, estimant que la maison mère n'avait pas respecté ses obligations de vigilance.
Les trois points clés de la décision
- Premier point : l'application de la loi française malgré un dommage survenu à l'étranger. En s'appuyant sur l'article 16 du règlement Rome II, le tribunal a écarté la loi turque et reconnu le caractère impératif de l'article L.225-102-2 du code de commerce.
- Deuxième point : une responsabilité civile inédite. Pour la première fois, la responsabilité civile d'une société mère a été retenue sur ce fondement, avec une indemnisation concrète des victimes, et non plus seulement une obligation d'améliorer le plan de vigilance.
- Troisième point : la sanction d'une cartographie des risques défaillante. Les plans de vigilance 2017 et 2018 n'intégraient pas les risques pesant sur les filiales, en particulier le risque d'atteinte à la liberté syndicale en Turquie, alors même que le groupe disposait d'alertes et d'informations suffisantes. Un lien direct a été établi entre cette carence et le préjudice subi : une meilleure identification des risques aurait permis d'éviter les licenciements.
Un signal fort pour les entreprises
Pour Arnaud Tessier, avocat associé au cabinet Capstan, interviewé par Liaisons Sociales Europe, ces décisions envoient un signal clair : le devoir de vigilance n'est plus seulement préventif. Il peut désormais entraîner des condamnations concrètes, avec un risque juridique et réputationnel accru pour les entreprises.
Indemnité de licenciement : l'accident de trajet exclu du calcul de l'ancienneté
Le calcul de l'indemnité de licenciement présente une particularité : il constitue l'une des rares situations où l'on cherche à se « vieillir » artificiellement, tout en demeurant un véritable casse-tête juridique.
L'article L.1234-17 du code du travail pose comme principe que la période de suspension du contrat de travail n'entre pas en compte pour la détermination de l'ancienneté. Quelques exceptions peuvent toutefois être opposées à cette règle, comme les périodes liées à un accident de travail ou à une maladie professionnelle, en vertu de l'article L.1226-7 du même code.
La question de l'accident de trajet
Qu'en est-il alors de l'accident de trajet ? La période d'absence qu'il peut engendrer n'est pas due à une maladie ordinaire. Mieux encore, son indemnisation est même assimilée à une période d'absence pour accident du travail.
La Cour de cassation a tranché dans un arrêt du 11 mars 2026. Un salarié avait demandé l'intégration d'une période de suspension de son contrat, consécutive à un accident de trajet, pour le calcul de son indemnité. Sa demande avait été accueillie par les juges du fond, mais rejetée par la haute juridiction.
Cette dernière a en effet considéré que cette période ne peut être prise en considération pour calculer l'ancienneté servant à déterminer à la fois le droit même à l'indemnité légale de licenciement et son montant.
Il convient toutefois de souligner que cette décision doit être analysée à l'aune des dispositions conventionnelles applicables, qui peuvent se révéler plus favorables au salarié.
AGS : la Cour des comptes tire la sonnette d'alarme
250 000 : c'est le nombre de salariés ayant bénéficié, en 2025, de la garantie des créances des salariés (AGS).
Dans un rapport publié le 17 mars, la Cour des comptes constate que ce régime — chargé de payer les salaires et indemnités dus aux salariés des entreprises en procédure collective — a bien surmonté la crise sanitaire, mais fait face depuis 2023 à une forte augmentation de ses charges.
En conséquence, l'institution de la rue Cambon tire la sonnette d'alarme et recommande d'encadrer davantage le niveau de couverture de l'AGS, afin de préserver l'équilibre financier du système.
Ces différents sujets illustrent un paysage social et juridique en pleine évolution. Qu'il s'agisse de l'orientation politique des syndiqués, du renforcement de la portée du devoir de vigilance, des précisions jurisprudentielles sur le calcul des indemnités ou des fragilités financières de l'AGS, les acteurs de l'entreprise et leurs conseils ont tout intérêt à suivre de près ces développements, lourds de conséquences pratiques.





