Le paradoxe des contrats générés par l’IA : production plus rapide, vérification accrue
De plus en plus de clients se présentent aujourd’hui chez les avocats avec des contrats générés par l’IA, qu’ils ont rédigés eux‑mêmes. Les documents paraissent souvent très professionnels, et le client demande simplement à l’avocat d’y jeter “un coup d’œil rapide”. Le problème, c'est ce qui semble terminé ne l'est que rarement du point de vue de la qualité juridique.


Selon Jennifer Jankevics, avocate et directrice générale, et Seles Bitar Benjamin, avocate, au sein de la firme Belle Advokatbyrå, ces contrats générés par l’IA créent souvent plus de travail qu’ils n’en font gagner. Pour pouvoir assumer leur conseil, les avocats doivent examiner les contrats avec le même niveau d’exigence qu’auparavant, alors même que le client a le sentiment que “l’essentiel du travail” est déjà fait.
Jennifer Jankevics et Seles Bitar Benjamin constatent un changement net dans le comportement des clients au cours des six derniers mois.
Le changement le plus visible, c’est que les clients arrivent de plus en plus souvent avec un document déjà rédigé, parfois même un “package de contrats” comprenant plusieurs accords différents. C’est désormais plus la norme que l’exception. Auparavant, ils venaient sans texte préparé.
— Jennifer Jankevics
Avant, la question du client pouvait être :
« Nous allons conclure un pacte d’actionnaires, pouvez-vous le rédiger pour nous ? »
Aujourd’hui, on entend plus souvent :
« Nous avons rédigé un contrat avec l’aide de l’IA, pouvez-vous y jeter un coup d’œil rapidement ? »
Quand le langage juridique est confondu avec la qualité juridique
Que les clients perçoivent ces contrats comme “terminés” n’a rien d’étonnant. L’IA générative est très performante pour produire un texte bien structuré, avec un langage juridique professionnel.
Les contrats générés par l’IA paraissent souvent aboutis : bien structurés, bien formulés, avec un vocabulaire juridique soigné. Le client a du mal à voir ce qui manque, parce que ce qui manque, par définition, n’apparaît pas dans le document.
— Jennifer Jankevics
C’est là que naît un malentendu plus profond sur ce qu’est réellement le travail juridique.
L’idée la plus répandue, c’est que le travail juridique se résume à produire du texte. Or la rédaction du contrat n’est que la dernière étape d’un processus qui commence par la compréhension de la situation, l’identification des risques, le choix de la manière de les traiter et la détermination de ce qu’il est réellement pertinent de réguler. L’IA saute directement à la dernière étape sans avoir effectué les précédentes.
— Jennifer Jankevics
Selon elles, beaucoup de clients confondent aujourd’hui langage juridique et qualité juridique.
L’IA est entraînée sur des documents juridiques et en reproduit très bien la forme. Un contrat peut donner l’impression d’être parfaitement rédigé, comme s’il avait été préparé par un expert, tout en manquant de garanties essentielles, en comportant des définitions incohérentes, ou en étant tout simplement inadapté au droit suédois.
— Seles Bitar Benjamin, Avocate, Belle Advokatbyrå
La différence entre un contrat qui “sonne juridique” et un contrat qui tient réellement juridiquement est donc considérable.
Un contrat qui sonne juridique a la bonne terminologie, la bonne structure et une apparence soignée. Un contrat qui tient juridiquement est cohérent, complet au regard de la situation spécifique, adapté au droit applicable et rédigé avec une compréhension claire de ce qui se passe quand quelque chose tourne mal.
— Seles Bitar Benjamin, Avocate, Belle Advokatbyrå
Les écueils des contrats générés par l’IA
Jennifer Jankevics et Seles Bitar Benjamin constatent des problèmes récurrents dans les contrats produits par l’IA. Elles observent notamment :
- des définitions incohérentes,
- des clauses génériques, non adaptées à la situation des parties,
- des lacunes dans la répartition des responsabilités,
- et des formulations issues du droit américain ou anglais.
L’erreur de système juridique est fréquente, des contrats rédigés comme si le droit suédois fonctionnait comme le droit américain ou anglais. Nous voyons aussi des expressions et tournures qu’on ne retrouve pas habituellement dans les contrats suédois.
— Jennifer Jankevics
Un problème plus important surgit souvent en parallèle : le client ne comprend pas lui‑même le contenu du contrat. C’est, selon Jennifer et Seles, l’élément le plus risqué.
Quand nous posons des questions, nous nous rendons compte que le client ne comprend pas toujours ce que prévoit réellement le contrat. Il place une grande confiance dans l’IA et dans le fait que “ça a l’air bien”. C’est là le problème le plus sérieux. Un client qui croit disposer d’un contrat bien pensé prend des risques dont il n’a pas conscience. C’est pire que de ne pas avoir de contrat du tout, car dans ce dernier cas, au moins, il sait qu’il est exposé.
— Jennifer Jankevics
Le paradoxe entre valeur ajoutée et charge de vérification
Beaucoup de clients utilisent l’IA pour réduire le coût du conseil juridique. L’idée est que l’avocat n’aura plus qu’à effectuer une vérification rapide d’un document déjà rédigé. D’après Jennifer Jankevics et Seles Bitar Benjamin, le résultat est souvent le contraire.
Nous devons souvent consacrer plus de temps à examiner un contrat généré par l’IA qu’à le rédiger nous‑mêmes à partir de modèles que nous avons conçus. On ne peut pas simplement “jeter un coup d’œil”, ce n’est pas ainsi qu’un avocat travaille, ce ne serait pas sérieux. Examiner un contrat de manière professionnelle suppose d’assumer sa responsabilité. Cela implique une analyse complète, on ne peut pas prendre s’engager à moitié.
— Seles Bitar Benjamin
Dans certains cas, la vérification peut même prendre plus de temps que si l’avocat avait rédigé le contrat dès le départ.
« Absolument, et c’est là tout le paradoxe. Quand on rédige à partir de zéro, on sait exactement ce que fait chaque clause et pourquoi elle se trouve là. Lorsqu’on examine un contrat généré par l’IA, il faut cartographier quelque chose d’inconnu », poursuit‑elle.
Ce que décrivent Jennifer Jankevics et Seles Bitar Benjamin illustre concrètement ce que l’on appelle souvent, dans les discussions sur l’IA, le "le paradoxe entre valeur ajoutée et charge de vérification”. L’IA produit vite et donne une impression d’efficacité. Mais lorsque la charge de vérification augmente et que le juriste ne peut pas se fier au contenu, le gain de productivité disparaît.
« Dans la plupart des cas, l’IA redistribue le travail. Les premières étapes de la production de texte sont automatisées, mais l’analyse, pour laquelle nous assumons la responsabilité juridique – ne peut pas l’être. Dans l’ensemble, la charge de travail peut même augmenter lorsqu’on traite un document généré par l’IA, car on ne se contente pas de créer : on contrôle et on corrige quelque chose qu’on n’a pas soi‑même conçu », souligne Jennifer Jankevics.
La responsabilité juridique ne peut pas être automatisée
Pour Jennifer Jankevics et Seles Bitar Benjamin, la question est, en dernier ressort, celle de la responsabilité juridique.
« En tant qu’avocats, nous sommes responsables de nos conseils, et cette responsabilité ne peut pas être déléguée à une IA. Les appréciations doivent pouvoir être expliquées, en particulier lorsqu’elles sont contestées et soumises à l’examen d’un tribunal », rappelle Jennifer Jankevics.
Elles pensent que la relation entre clients et avocats va continuer d’évoluer au fil de la généralisation de l’IA. Elles constatent également un changement dans les attentes des clients.
« La relation avec nos clients pourrait évoluer vers un rôle où nous vérifions de plus en plus des documents déjà établis et fournissons un conseil stratégique, plutôt que de rédiger nous‑mêmes de longs contrats. Certains clients commencent à s’attendre à ce que le travail juridique soit aussi rapide et peu coûteux qu’une requête d’IA. Cela remet en question la manière dont toute la profession communique la valeur du travail juridique et fixe le prix de ses services », indique‑t‑elle.
Mais la valeur fondamentale apportée par le juriste, elle, ne change pas.
« La valeur ajoutée d’un avocat ne réside pas dans la production de texte, mais dans la compréhension des conséquences, l’identification des risques et l’engagement sur une appréciation. Cette fonction ne peut pas être remplacée par un outil qui ne sait pas qui est le client, ni quels sont les risques propres à sa situation », conclut Jennifer Jankevics.
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