Pourquoi l’IA juridique doit être fondée sur la confiance, et pas seulement sur la technologie
Les métiers du droit sont, par nature, des professions de confiance. Leurs clients ne se tournent pas vers eux pour obtenir de l’information mais pour obtenir des conseils fondés sur la responsabilité professionnelle, la discrétion et la capacité d’assumer leurs conclusions lorsque l’enjeu est élevé.


Cela impose des exigences élevées sur la façon dont l’IA peut être utilisée dans le travail juridique. Les outils d’IA génériques sont très performants pour produire rapidement des résultats. Toutefois, à la différence de ces systèmes automatisés, les juristes restent personnellement responsables du fait que leurs conseils soient corrects, durables et défendables juridiquement. Si l’IA brise cette confiance et la traçabilité juridique sur laquelle repose le travail des juristes, les gains de productivité disparaissent rapidement.
Dans cet article, Iga Kurowska, AI Product Excellence Lead, et Anne Nørvang Hansen, Group Chief Product Officer chez Norstedts Juridik et Karnov Group, expliquent pourquoi la confiance doit être intégrée au cœur de l’IA juridique grâce à un contenu faisant autorité, au contexte, à la transparence et à l’assurance qualité, et pourquoi la vraie valeur réside dans la réduction de la charge de vérification, et pas seulement dans l’accélération de la production.
Le droit ne porte pas sur les réponses, mais sur la responsabilité
Le fondement de confiance du droit n’a rien d’abstrait. Il façonne la manière dont les juristes travaillent et la façon dont ils sont évalués.
Dans la pratique, cela signifie que les avocats ne sont pas seulement responsables des résultats de leur travail, mais aussi du raisonnement qui le sous-tend. Le travail juridique est effectué sous responsabilité professionnelle et responsabilité personnelle, où le conseil doit être défendable longtemps après qu'il a été fourni. La confiance se construit par la fiabilité, la cohérence et des sources crédibles, ainsi que par la capacité d'étayer juridiquement, et de soutenir leurs conclusions.
— Iga Kurowska, Responsable de l’excellence des produits de l’IA, Norstedts Juridik et Karnov Group.
Les conseils juridiques doivent résister à l'examen des clients, des tribunaux et des organismes de réglementation, parfois plusieurs années après qu'ils ont été donnés. Une conclusion sans une ligne de raisonnement défendable ne suffit jamais.
Les clients ne paient pas pour de l’information juridique
L’information juridique devient de plus en plus accessible. Les services d’IA peuvent donc générer, en quelques secondes, des réponses qui « sonnent » juridiquement valides. Mais l’accès à l’information juridique n’est pas ce qui définit la valeur juridique.
Les clients comptent sur les juristes pour penser hors du cadre, pour peser différentes positions et interpréter l’information, pas seulement la restituer. Internet et les machines peuvent être érudits, mais ils ne sont pas sages. L’information juridique est de plus en plus accessible, mais la placer dans le bon contexte juridique, comprendre ce qui est applicable, ce qui est important et quels sont les risques dans une situation donnée reste profondément contextuel. J’ai entendu un jour que les bons juristes ne se concentrent pas seulement sur ce qui est dit, mais aussi sur ce qui ne l’est pas.
— Iga Kurowska
La valeur que le juriste apporte et peut facturer ne réside donc pas dans l’information elle‑même, mais dans l’interprétation, la contextualisation et la prise de responsabilité. Elle réside dans le jugement et le conseil du juriste.
La responsabilité professionnelle façonne ce à quoi les juristes font confiance
Puisque les avocats doivent personnellement assumer et défendre leurs conseils, le seuil d’exigence est élevé pour tout ce sur quoi ils s’appuient. Leur travail s’effectue sous responsabilité professionnelle et personnelle, ce qui influe directement sur la façon dont ils évaluent le risque, la fiabilité des sources et la durabilité juridique de leurs analyses.
Cela fait des juristes des preneurs de risque calculé. Ils doivent pouvoir assumer personnellement l’information qu’ils donnent, dans une plus large mesure que dans beaucoup d’autres professions. C’est pourquoi ils renvoient à des sources et s’y fient lorsqu’ils peuvent les motiver et les défendre en cas de contestation. Cela apparaît particulièrement dans les procédures de recours, où le raisonnement juridique est examiné en détail. La traçabilité du raisonnement est cruciale pour permettre un appel. Plus l’argument est solide et bien étayé par la jurisprudence et la doctrine, plus les chances de convaincre le juge sont élevées.
— Iga Kurowska
Une IA qui « sonne » convaincante n’est pas forcément utilisable en droit
La différence entre une IA générale et une IA juridique est particulièrement nette dans les travaux à haut risque. En matière de conseil réglementaire, de contentieux ou de transactions complexes, la marge d’erreur est faible et les conséquences d’un faux pas sont importantes. Ce qui importe, ce n’est pas à quel point la réponse semble convaincante, mais si elle peut être retracée, vérifiée et défendue juridiquement.
Une IA utile soutient le raisonnement. Elle apporte du contexte, des références et de la transparence sur les raisons pour lesquelles une réponse a cette forme. Une production conséquente sans ancrage peut paraître convaincante, mais elle n’est pas digne de confiance dans un contexte juridique.
— Iga Kurowska
C’est une différence déterminante. Une réponse peut être bien formulée et faire autorié, tout en manquant de l’appui structuré exigé dans le travail juridique professionnel. Sans sources visibles, sans contexte juridique et sans clarté sur la manière dont on parvient aux conclusions, les juristes sont contraints de traiter le résultat de l’IA comme un simple brouillon, qui doit être vérifié et reconstruit, plutôt que comme quelque chose sur lequel ils peuvent réellement s’appuyer.
La fluidité linguistique n’équivaut pas à la qualité et à la fiabilité juridiques. Générer du texte n’est pas raisonner en droit. Et dans une profession fondée sur la responsabilité, cette différence détermine si l’IA devient un outil de confiance ou un système qui produit un texte convaincant sans solidité juridique.
La confiance doit être un principe de conception
Si la responsabilité définit le travail juridique, elle doit aussi définir la manière dont les services d’IA juridique sont conçus. La technologie ne peut pas être neutre dans ce contexte. La façon dont les systèmes sont construits détermine s’ils renforcent la responsabilité juridique et la confiance ou s’ils transfèrent le risque et la charge de vérification sur le juriste.
Pour Anne Nørvang Hansen, Directrice des produits chez Karnov Group, il s’agit d’une question centrale, qui façonne en profondeur la manière dont l’IA doit être développée. Dans les environnements juridiques, les décisions produit ne concernent pas seulement la performance, l’ergonomie ou le rythme d’innovation. Elles portent sur la question de savoir si le système renforce ou affaiblit la chaîne de confiance sur laquelle repose le conseil juridique.
Lorsque nous construisons nos services d’IA, nous les concevons pour qu’ils soient défendables, transparents et fiables. La confiance n’est pas un ajout, c’est un principe de conception fondamental. Toutes les fonctions d’IA qui ont l’air impressionnantes ne sont pas adaptées à un environnement juridique professionnel. Tous les flux de travail ne doivent pas être automatisés si l’automatisation crée de l’opacité ou augmente la charge de vérification pour l’utilisateur.
— Anne Nørvang Hansen
Les services d’IA doivent être conçus pour renforcer la responsabilité professionnelle, non pour l’éroder. Ils doivent réduire l’incertitude, pas introduire de nouvelles formes de risque.
Nos services d’IA doivent soutenir un jugement juridique fiable, pas le remplacer. Les juristes restent responsables de leurs conseils, et notre rôle est de renforcer cette responsabilité, pas de la dissimuler derrière une production automatisée. C’est pourquoi les décisions de conception ne sont jamais uniquement techniques, elles sont aussi éthiques et structurelles.
— Anne Nørvang Hansen


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